Miséricorde et Dialogue interreligieux (Patrice Chocholski)

http://patricechocholski.fr

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NOUS TROUVER UNE VOCATION COMMUNE

 La Miséricorde dans les relations interreligieuses 

 

 « Le monde serait moins désert si nous pouvions nous reconnaître une vocation commune, celle de multiplier au passage les fontaines de miséricorde. » (Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard/Centurion, p. 73)

 C’était le souhait qu’exprimait Christian de Chergé, Prieur de Tibhirine, au cours de réflexions sur la Miséricorde, dans le cadre de ses relations avec des communautés musulmanes.

 A notre tour, nous allons tenter de penser cette vocation commune à partir de nos expériences de rencontres interreligieuses et de notre foi chrétienne.

 UNE expérience personnelle

 Il y a une vingtaine d’années, je savais bien qu’en régime chrétien on utilisait encore certains termes vieillots comme miséricorde. A ma grande surprise, j’avais découvert à la faculté de philosophie de Lublin – où je m’étais rendu pour retrouver les traces d’un grand père américain d’origine polonaise – que cette Miséricorde, une fois resituée dans son cadre original hébraïque, parlait beaucoup plus à notre temps. Des ouvrages de philosophie contemporaine s’étendaient d’ailleurs sur les enjeux d’un dépoussiérage du concept.

 Puis, faisant des études de théologie, j’ai oublié…

 Je me suis trouvé deux ans en Terre Sainte. Et là, chaque matin, c’est le muezzin de Beit Jala qui me réveillait vers 5h00 en me rappelant que Dieu est le Miséricordieux Tout Miséricordieux. J’avoue que, si tôt, j’avais du mal à m’en rendre compte. Des amis palestiniens m’en faisaient découvrir la teneur.

 Dans le même temps, un ami juif me donnait de prier dans la Synagogue italienne de Jérusalem et d’entendre les multitudes de rahamim et de hesed dans la prière du peuple de Jésus. (“nombreux comme les étoiles du ciel”, selon André Neher. Voir “La miséricorde dans la tradition juive”, in l’Evangile de la miséricorde, Cerf, 1965)

 Au cœur des tensions de la première guerre du Golfe, trouver des atomes crochus entre les trois religions monothéistes valait son pesant d’or !

 Je retenais.

 Ce qui a été déterminant pour moi, ce fut la rencontre avec le bouddhisme du Japon et de la minorité chinoise de Mindanao et Cebu, de même que mes visites en temples taoïstes. L’importance « cruciale » de la miséricorde réapparaissait sous l’aspect de la Compassion (karuna), de la représentation de la Mère ou encore de la Kanoun. C’était le déclic du cheminement du Bouddha historique. C’est un moment incontournable de la pratique asiatique.

 De retour en France, mes rencontres régulières avec des communautés musulmanes dans la region Rhône-Alpes m’ont confirmé les ressources du potentiel “Miséricorde”. Nous avons appris à nous abreuver à ses « fontaines », revisitant toutes les questions les plus varies, qui intéressaient nos deux communautés, à partir de la miséricorde, telle que nos deux traditions nous la proposaient. 
 

 L’appel de tout homme

 

Je me suis mis alors à étudier les traces de la Miséricorde dans les autres grandes religions de la planète. En voici quelques constatations :

  1. Dans le Judaïsme :
    1. La Miséricorde fait partie intégrante de la relation. “La Miséricorde introduit la relation dans un drame. Un être peut à la limite se séparer définitivement d’un autre être, le perdre de vue, le perdre de mémoire. Le Cœur peut oublier, mais sous le dais éternellement nuptial de l’amour-matrice qu’évoque rahamim, les êtres sont unis dans une coprésence indéchirable. La mere ne peut oublier ; Rahamim est le souvenir (et l’avenir) de l’amour par delà la separation et la mort. […] La Miséricorde est le perpetual sur-venir de Dieu dans l’histoire éternelle du people juif.” (André Neher)
    2. Dans sa prière, le croyant juif demande au Seigneur : “Fais que nous unifiions ton Nom devant tous les peuples.” A savoir : que nous unifiions dans ton Nom et dans notre personne les attributs de justice et de miséricorde.

 

  1. Dans l’islam
    1. Par la basmala, le musulman place tous les jours toutes ses paroles et actions sous le regard du tout-Miséricordieux.
    2. “Il s’est prescrit à lui-même la Miséricorde comme loi inviolable.” (Coran 6, 12) Il s’agit d’une tendresse et bienveillance matricielle.
    3. “Jésus, un Signe pour les hommes ; une Miséricorde venue de nous.” (Coran 19, 21)
  2. Dans le Bouddhisme
    1. C’est grâce à la Compassion miséricordieuse que le Bouddha entre dans la voie de la Grande Compréhension.
  3. Dans l’Hindouisme
    1. “Par un pouvoir mystérieux, lorsque la vertu faiblit dans le monde et lorsque l’injustice l’emporte, l’amour prend naissance ici-bas.” (Bhagavad Gita)

 

 On constate bien d’une part, du côté juif, musulman et chrétien, un appel constant et réitéré à se tourner tout simplement vers le Miséricordieux (Ha Rahmana, ArRahman rahim, kyrie eleison) ; d’autre part, tout au moins dans les religions asiatiques, sous des formes varies, des rappels de l’importance de la Compassion-Miséricorde. 1

 On a donc des appels et des rappels fondamentaux dans toutes les religions du monde, de même que dans certaines grandes traditions philosophiques ou sapientielles ; un appel-rappel si fort dans les religions monothéistes, que dans un courant de la tradition juive, non seulement on est appelé à recevoir cet amour tendre et inconditionnel de Dieu, cet amour de pitié, mais aussi on est appelé à le témoigner, à le montrer envers tous et même envers la Chekinah, la Présence du Seigneur ; un appel-rappel si fort dans les Evangiles, que le chrétien lit dans sa rencontre avec le démuni une interpellationb à laisser circuler cet amour inconditionnel du Père vers le pauvre, auquel s’assimile le Fils par solidarité (cf Mt 25, 31-46). Un appel-rappel qui fondamentalement traverse toute l’existence humaine. Le chrétien, à cause de l’Evangile, de sa connaissance, de sa rencontre avec le Christ, en est particulièrement conscient et devrait en être particulièrement motivé. Motivé, appelé par cet appel-rappel de Miséricorde !…

 Cet appel à la responsabilité se traduit ordinairement dans la pratique, par une réponse d’attention, de compassion, de tendresse, de partage, de guérison, de réhabilitation de l’autre. Le chrétien réalise tout cela, croyant inscrire ces relations au creux de relations fondamentales, absolues, vivantes, d’amour inconditionnel qui le traversent . Le chrétien découvre d’exister - et existe toujours plus et mieux -, dans la mesure où il s’inscrit radicalement dans ce courant qui vient d’ailleurs, qui traverse l’histoire et le monde ; un courant qu’il reconnaît trinitaire ; un courant qu’il discerne dans la vie, passion, mort et résurrection de Jésus ; un courant de justice, de vérité et de tendresse qui caractérise les relations divines. Subsistant éternellement, elles sont personnelles. Ce sont des personnes.

 Grâce à celui que l’on appelle l’esprit sain de ces relations, sain et saint, entre le Père et le Fils, nous autres, personnes humaines, sommes pétries toujours mieux, à l’image du Fils, en vue d’un accomplissement de la Miséricorde : « Soyez accomplis dans la miséricorde comme le Père est parfait dans la miséricorde. » (cf Mt 5, 48 et Lc 6, 36)

 La tradition juive nous aide à mieux saisir cet appel à la Miséricorde - rahamim. C’est un défi quotidian : notre justice est appelée continuellement à se ressourcer dans la Miséricorde, qui est première, laquelle est le mystère-même de la transcendance de Dieu. Un défi permanent ! C’est dans cette Imitation, cette tension vers l’Imitation de Dieu, dans une miséricorde qui transfigure la justice, que, en fait, la personne humaine trouve son Unification, que le Peuple de Dieu trouve son Unification, que même le genre humain peut trouver son Unification. Dans la tension permanente d’une Miséricorde qui ressource toute l’existence !…

 Le chrétien, en outre, croit que le Visage qui l’interpelle et qui le dynamise au maximum, pour se laisser pétrir en vue de cet accomplissement (catholicité), c’est le Visage du Miséricordieux, d’une Miséricorde qui s’est manifestée dans l’histoire, dans notre existence ; c’est le Christ Miséricorde comme synthèse parfaite (divine) de justice et miséricorde ; c’est une Miséricorde qui par sa présence et par une relation acceptée avec Elle, nous entraîne dans un dynamisme, un réseau de relations miséricordieuses. Un réseau que nous autres chrétiens appelons l’Eglise. C’est un réseau de miséricorde, de miséricordiés et de miséricordiants.

 Le Visage lumineux du Christ Miséricordieux s’y reflète parce que, en fait, cette Eglise sait de porter l’héritage de ce Visage, par la Parole, par l’actualisation des mystères de Miséricorde, les sacrements ; ce Christ se réfléchit à travers cette Eglise. A travers son cœur, mais aussi à travers ses ombres et sa misère ! La Ruhama d’Osée (la miséricordiée en Os 2-3), cette prostituée revenue à l’Epoux, est porteuse d’une histoire misérable ; mais c’est précisément de cette manière qu’elle témoigne en clair-obscur du don de la Miséricorde, qui lui redonne vie. C’est une Eglise, qui - comme le disait bien Luther dans son Commentaire au Magnificat -, est faite de grâce et de grâciés, de Miséricorde, de miséricordiés et, du coup, de miséricordiants. Voilà cette Eglise qui fait, comme Pierre et Paul2, l’expérience d’être relevée dans la dignité humaine de ses membres par une Miséricorde qui dépasse tout ce qu’on aurait pu attendre de l’amour de Dieu, un amour qui restaure la personne humaine à elle-même, un amour fidèle à l’homme, qui veut l’homme toujours plus lui-même et toujours plus autre ; dans une relation éternelle qui lui confère une existence définitive.

 Et c’est à cause de l’amour inconditionnel de Dieu que l’Eglise se trouve dans une relation indissoluble avec le Miséricordiant, qui s’est manifesté et qui, par Miséricorde, inconditionnellement continue d’actualiser cette façon d’aimer, jusqu’à la fin du monde. 

 NOTRE Amnésie récurrente de chrétiens ?

 Mais, comme l’écrivait Jean Paul II, l’Eglise elle-même porteuse de cet héritage, n’en est pas pour autant toujours très consciente, ni même vigoureusement motivée :

 « Il faut que l’Eglise de notre temps […] prenne une conscience plus profonde et plus motivée de la nécessité de rendre témoignage à la miséricorde de Dieu dans toute sa mission. » (Dives in misericordia, 12)

 “Qui me voit, voit le Père” – ainsi commençait l’encyclique –. Eh bien, qui voit ce Visage, devient toujours plus conscient d’une présence de Miséricorde au cœur du monde (donnée). Il peut alors, grace à la relation d’amitié qui se tisse avec lui, en être toujours plus motivé, jusqu’à reformater sa propre vie, son propre ministère, ses propres projets – pourquoi pas les projets pastoraux paroissiens et diocésains, nous suggérait Jean-Paul II – .

 (Quelle paroisse “perd” régulièrement du temps pour partager en lectio divina un passage biblique, répondant à des questions comme : que dit vraiment le texte ? Qu’est-ce que le Seigneur veut nous dire aujourd’hui à travers ce texte ? Que nous exprime-t-il de son Amour et de sa Miséricorde ? A quoi nous appelle-t-il concrètement ? En quoi cet appel reformate-t-il nos projets et nos missions ?)

 La rencontre avec Mère Teresa motivait beaucoup de bonnes volontés, à cause d’une rencontre, d’une relation, à cause d’un visage… “Qui me voit, voit le Père” . Ce Visage, nous le savons, se donne à voir dans les Ecritures – chez nous chrétiens -, il se donne à voir et à aimer dans les sacrements. Il se donne dans le visage de tout être humain et, en particulier, dans le plus démuni, le plus miséreux. Il y a une solidarité intime entre la Miséricorde et le miséreux, une sorte de baiser. (cf Ps 85, 11)

 Des chrétiens contemporains ont insisté sur l’importance de vivre et de dire la foi à partir de la Miséricorde, comme paradigme ; dire la foi en termes de Miséricorde. C’était un grand thème théologique d’Albert Schweitzer ; avant de partir pour Lambaréné, il a écrit sur cette miséricorde comme clé de voûte du prochain millénaire. C’était l’intuition profonde de Jean-Paul II : “la Miséricorde sera la lumière qui éclairera les hommes et les femmes du troisième millénaire” ; c’était l’inspiration de nombreux mystiques chrétiens. Je ne citerai que Faustine Kowalska (« l’humanité ne trouvera pas la paix tant qu’elle ne se tournera pas avec confiance vers le mystère de la Miséricorde de Dieu. ».) C’est la force des grands témoins de la foi, comme l’Abbé Pierre.

 Mais nous pouvons avouer que, si l’Eglise est appelée à être plus consciente et plus motivée par le mystère de la Miséricorde qui l’anime - son héritage -, souvent ce sont les non-chrétiens qui la rappellent à sa mission.  
 

 Rappel-appel VENANT de croyants d’autres religions

 Je ne citerai ici que quelques penseurs comme le philosophe Martin Buber et un humaniste, Albert Cohen, qui a fait une expérience profonde d’agnosticisme avant de découvrir l’Ineffable.

 Martin Buber4 suggérait de redire la théologie chrétienne à partir d’un autre logos, ce verbe qui a été au cœur de la théologie chrétienne du premier millénaire, qui l’est resté, et qui le reste. 5Eh bien, Buber nous dit que nous aurions tout intérêt à relire les textes de Jean, de Paul, des Evangiles, avec un logos inspiré surtout par les middot de miséricorde, les mesures de miséricorde, propres à la foi juive ; il s’agirait d’un verbe vibrant de courant alternative dans une tension permanente et féconde entre la justice et la miséricorde. C’est quelque chose d’absolument novateur, et de très fidèle à la fois, à la Parole de Dieu, au Davar hébraïque. Nous aurions droit là, à tout un renouvellement de la théologie chrétienne ; un renouvellement profond, que Balthasar entrevoyait déjà dans les années ’58, sur cette base.6

  Je voudrais citer également Albert Cohen, l’ami de Marcel Pagnol, cet humaniste qui a travaillé longtemps à la Société des Nations, à Genève. J’évoquerai en particulier ses Carnets 19787, qui parlent de l’expérience d’un agnostique qui découvre l’existence de Dieu. Il redécouvre la joie de l’existence, à partir de l’expérience d’une tendresse de pitié donnée, envers son père, le Général Laval et envers d’autres frères humains, à tel point qu’il osera dire, qu’il n’y a que cela de vrai, de digne d’être vécu : “Ô vous frères humains, croyez à cette loi que je vous propose, loi de la tendresse de pitié, frêle testament que je laisse aux vivants, humble loi que je sais être celle du seul possible et seul sérieux et seul veritable amour du prochain.” (p. 180) Cette tendresse de pitié, ce rahamim, cette miséricorde au sens hébraïque, toute empreinte de tendresse, de compassion et de fidélité envers l’être humain lui donne de percevoir la Présence. A. Cohen émet une critique : le chrétien aurait tort de croire détenir l’Amour de Dieu et du prochain ; en effet, le chrétien affirme vivre sous le drapeau de l’amour universel et vouloir un amour océanique. Mais cet amour ne peut être vécu idéologiquement. Il doit être vécu dans des relations concretes du quotidien, avec des gens que l’on rencontre jour après jour. Donc l’amour est vrai, dans la mesure où il est vécu en termes de “tendresse de pitié”, au cœur de relations.

 Merci donc à ces amis non-chrétiens !… Je me référerai aussi à des rencontres extraordinaires que j’ai eu le privilège d’animer avec des communautés chrétiennes et musulmanes. Quand nos amis du Maghreb nous disait la Miséricorde à partir du Coran, à partir de l’expérience d’Abraham, ils nous faisaient revivre dans cette Miséricorde sémitique, vibrante, matricielle ; une Miséricorde vivante et visceral.

 A mon avis, c’est là qu’on la trouve, cette Miséricorde, en-deçà de nous-mêmes, dans un partage d’assoiffés. Une Miséricorde dont on se reçoit soi-même !… Chaque fois qu’on se rencontre, creuser ensemble un puits et se ressourcer mutuellement !… C’était en tout cas ce que nous en dit Christian de Chergé. Il parle d’une expérience de partage. Sa théologie mérite sans doute d’être approfondie. On ne peut sans doute pas universaliser son expérience, ni même forcer son interprétation du Coran. Mais je crois que , vue à partir de l’expérience de rencontre, de relation avec des hommes et des femmes (entre autres avec des musulmans), que l’invitation à ce cheminement nous concerne tous… Cette expérience est de fait une rencontre, un partage de miséricorde, d’une source qui est en deçà de nous-mêmes, d’un courant qui nous traverse tous, d’une source dont nous avons tout intérêt, hommes et femmes de notre millénaire, chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes, à en être plus conscients plus motivés.

 Pour de nouvelles passerelles entre cultures et religions

 

 Il est aussi des théologiens, de plus en plus nombreux du côté de l’Asie, qui invitent à dire notre foi à partir de la Compassion et de la Miséricorde. Même au niveau civil, dans les pourparlers sur la dignité humaine au Cambodge - c’est Claire Ly qui me le disait un jour -, nous ne pouvons pas partir des concepts philosophiques occidentaux ; nous sommes contraints de partir de categories asiatiques comme la compassion-miséricorde. Pourquoi ne pas repenser la foi trinitaire, dans la tradition chrétienne, à partir de l’expérience de la miséricorde. Le Cardinal Poupard, en tant que Président du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, me disait toute l’importance pour la rencontre des cultures et des religions, d’essayer de dire notre foi trinitaire aujourd’hui, notre foi, à partir de ce qui est fondamental dans les Evangiles, la Miséricorde.

  Ce qui l’était déjà dans les temps intertestamentaires (du Christ) ! : « Il se manifestera, il viendra dans le monde en manifestant les entrailles mystérieuses de son Père. Il sera, par sa vie et son corps, expression des ces entrailles. Il visitera le monde dans les viscères de la miséricorde, dans les entrailles de la miséricorde de Dieu. Il sera lui-même splanghna, il sera entrailles. » (Testament de Lévi8) C’est le Dieu Miséricorde qui dans le Christ et par l’Esprit, vient à nous. Il vient à nous avec le sourire, en nous accueillant comme nous sommes, sans culpabiliser ; il nous invite à une relation avec lui : « Voici. Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène avec lui et lui avec moi. » (Ap 3, 20) Il vient à nous, dans une profonde solidarité avec le malade, le pauvre, le pécheur que nous sommes. Il vient s’asseoir à la table des pécheurs. Il vient partager notre condition, pour nous relever.

 Merci encore à ces interpellations venant des croyants d’autres religions. La vérité étant une relation, une personne et non une idée dans la foi chrétienne, on ne la possède jamais totalement. Par contre on desire être toujours plus habitée par Elle (Lui)9 !… Permettez–moi de donc vous redire ma foi, un acte quelquefois fragile, mais une foi vivante en celui que je crois être le Visage manifesté de l’éternelle Miséricorde, un visage toujours actif, toujours vivant. Je crois que la Miséricorde est tellement belle que même mourant elle ne pouvait s’éteindre ; que cette Miséricorde historique ne pouvait pas tomber en désuétude. Elle valait tellement la peine d’être vécue, qu’elle ne pouvait que ressusciter, ressusciter et donner à ceux qui croient en elle de ressusciter, de se laisser façonner, dans le sein10 du Père par l’Esprit selon le Fils. C’est ce qu’insinuent les Ecritures : se laisser engendrer, comme enfants de Dieu, ressuscités par la lumière, la chaleur, la fidélité et la vérité de la Miséricorde manifestée dans notre histoire.

 

 La Miséricorde, vocation commune ?… MISSION COMMUNE ?…

  Alors, la Miséricorde ? Eh bien oui, c’est une expérience commune avec les croyants d’autres religions !… S’asseoir tous à la table des pécheurs, comme disait Christian de Chergé, et savoir dire tous ensemble : allah, irhamna ! kyrie eleison !… Comme ce publicain de l’évangile.

 Alors, la Miséricorde, à partir de cette expérience, c’est une Aventure !… C’est Madeleine Delbrêl qui le disait. Je la cite :

 « C’est alors qu’il nous faut accepter cet Amour,

 Non plus pour en être le partenaire

 Splendide et magnanime,

 Mais le bénéficiaire imbécile,

 Sans charme, sans fidélité fondamentale.

 Et dans cette aventure de la Miséricorde,

 Il nous est demandé de donner jusqu’à la corde,

 Ce que nous pouvons.

 Il nous est demandé de rire

 Quand ce don est raté, sordide, impur.

 Mais il nous est demandé aussi de nous émerveiller

 Avec des larmes de reconnaissance et de joie,

 Devant cet inépuisable trésor qui du cœur de Dieu

 Coule en nous.

 A ce carrefour du rire et de la joie

 S’installera notre paix inconfusible. »

 (Alcide, Humour dans l’Amour, Nouvelle Cité) 

 C’est une Aventure avec tous, avec tout être humain !… La Miséricorde, c’est une nourriture, une Source commune, une occasion de partage, qui nous dynamise tous, nous fait aller de l’avant, nous fait cheminer, nous fait mettre le doigt sur le cœur, sans doute, de nos textes sacrés ; une expérience, un partage qui, paradoxalement pour la pensée commune, (eh bien !) va nous dynamiser dans nos missions différentes.

 Je me réfère en particulier à ces grandes religions missionnaires que sont l’islam, le christianisme. Souvent, nous pensons, nous croyons que nos vocations – que nous lisons du moins, de manières différentes, à partir de nos textes sacrés – que nos missions, au contact l’une de l’autre, s’annuleraient réciproquement ou du moins s’entrechoqueraient. Ne pourrions-nous pas envisager nos missions, précisément à partir de cette appel de Miséricorde ; en d’autres termes nous découvrir une vocation commune. 

 Je lirai, à ce sujet, les propos tenus par l’archevêque de Vienne, le cardinal Christoph Schönborn, sur nos missions, lors d’une rencontre avec des théologiens iraniens, il y a deux ans :  
 

 « La mission est signe de la vitalité de [nos deux] religions, mais elle dissimule aussi un grand potentiel de conflit. […] Le Tout-Puissant ne nous a-t-il pas donné le saint devoir, à travers la Révélation et la voix de la conscience de nous engager partout pour la justice, de soulager les nécessités, de combattre la pauvreté, de favoriser la formation, de renforcer la vertu du vivre ensemble et de contribuer à un monde plus humain ? Un jour, nous devrons rendre compte de tout cela devant Dieu : aurons-nous su donner à ces nombreuses personnes, qui ne peuvent pas croire en Dieu, un témoignage crédible sur la foi en Dieu, ou bien par nos conflits aurons-nous renforcé l’athéisme ? Que notre dialogue puisse nous rendre conscients de cette responsabilité ! » (Cardinal Christoph Schönborn, 16 novembre 2005, Vienne, Autriche)

 EN GUISE DE Conclusion

 Je conclurai donc par ces paroles prophétiques d’un home, jugé quelquefois naïf, qui à mon avis est un prophète du troisième millénaire. Je le cite et laisse sa parole re-féconder notre foi chrétienne, féconder réciproquement nos religions, pour que le troisième millénaire soit inspiré par une lumière vive, une lumière créative, qui puisse faire entrer les hommes et les femmes dans des rapports nouveaux, ainsi que dans une éthique nouvelle : 
 

 « [Chrétiens et musulmans,] nous avons un besoin urgent d’entrer dans la miséricorde mutuelle. Une “parole commune” qui nous vient de Dieu nous y invite. C’est bien la richesse de sa miséricorde qui se manifeste lorsque nous entrons modestement dans le besoin de ce que la foi de l’autre nous en dit et, mieux encore, de ce qu’il en vit. Cet exode vers l’autre ne saurait nous détourner de la Terre Promise, s’il est bien vrai que nos chemins convergent quand une même soif nous attire au même puits. Pouvons-nous nous abreuver mutuellement ? C’est au goût de l’eau qu’on en juge. La véritable eau vive est celle que nul ne peut faire jaillir, ni contenir. Le monde serait moins désert si nous pouvions nous reconnaître une vocation commune, celle de multiplier au passage les fontaines de miséricorde. Et comment douter de cette vocation commune si nous laissons le Tout-Miséricordieux nous appeler ensemble à une table unique, celle des pécheurs ? Ô vous bonnes gens du Livre, venons-en à notre vocation commune. Le trésor de Dieu est un Pain qui ne se savoure qu’avec la multitude. » (Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard/Centurion, p. 73) 

                      Patrice Chocholski