Enseignement donné au dernier Congrès Belge (Mars 2010)

L’ENSEIGNEMENT AU CONGRES BELGE DE MARS 2010 :







Conditions de possibilité et fruits du pardon donné par l’homme à son prochain

 

Jacques Stoquart

 

Le 8 avril 2008 s’ouvrait à Rome, sous la présidence du cardinal Christoph Schönborn, le premier Congrès mondial sur le thème de la miséricorde. Il rassemblait plusieurs milliers de congressistes venus des cinq continents et amorçait un long et vaste effort de l’Eglise en vue de mieux faire prendre conscience au peuple chrétien de l’importance de la miséricorde. Dans son Encyclique "Dives in Misericordia" publiée en novembre 1980, Jean-Paul II écrivait : « Il faut que l’Eglise de notre temps prenne une conscience plus profonde et plus motivée de la nécessité de rendre témoignage à la Miséricorde de Dieu, en cherchant à l’introduire et à l’incarner dans la vie de ses fidèles ». Le premier Congrès n’a bien sûr pas épuisé, tant s’en faut, l’immensité de tout ce que recouvre le concept de miséricorde. Aussi, l’Eglise a-t-elle souhaité que ce premier Congrès soit suivi d’autres aux niveaux diocésains ou nationaux, en préparation au second Congrès mondial – qui ne sera pas le dernier – prévu à Cracovie en octobre 2011. C’est dans cette foulée que s’inscrit le présent congrès de Beauraing.

 

Le concept de Miséricorde recouvre trois réalités.

 

La première réalité, sans doute la mieux connue parce que la plus fréquemment sollicitée par les croyants des grandes religions monothéistes, est bien sûr celle de l’infinie miséricorde de Dieu à l’égard de l’homme pécheur. L’homme l’implore avec constance parce que, quel que soit son relatif degré de sainteté, il reste un pécheur incapable d’effacer son péché, incapable de compenser, par ses seules forces, l’offense faite à Dieu et qui ne peut dès lors espérer son salut que de la bienveillance divine, de la miséricorde de Dieu, du pardon gratuit que Dieu lui accorde en raison de l’amour infini qu’Il porte à l’homme. On n’aura jamais assez de la vie pour contempler cet incomparable don de Dieu qui donne toute sa consistance à notre espérance : celle d’être pardonné, lavé, blanchi, sauvé.

 

Les deux autres réalités découlent de la Miséricorde divine. Elles concernent toutes deux la miséricorde que l’homme, enfant de Dieu créé à Son image, est appelé instamment à exercer à son tour à l’égard de ses frères. Bénéficiaire de la miséricorde divine, l’homme doit devenir à son tour dispensateur de miséricorde. Alimenté à la source première de la miséricorde, il devient capable de donner, sous deux formes distinctes, ce qu’il a d’abord reçu.

 

La première est la compassion, c-à-d la pitié que l’homme éprouve, avec effort parfois, pour son prochain, et les actes qu’il est alors enclin à poser sous la motion de ce sentiment. Compassion si bien illustrée par la parabole du Bon Samaritain. "Œuvres de miséricorde", a-t-on coutume de dire, lorsqu’il s’agit de désigner tout ce qui ressort à l’assistance donnée aux pauvres en biens matériels ou en amour, aux abandonnés, aux affligés, aux malades, aux mourants, aux handicapés de tous types, aux prisonniers, etc. Ces œuvres de miséricorde ont été, depuis 2000 ans, le souci constant de l’Eglise et aussi un de ses fleurons.

 

La seconde est loin de nous être inconnue, mais elle est aussi celle dont la mise en pratique nous est la plus difficile. Elle concerne le pardon, pardon à demander et pardon à donner, et ils sont aussi difficiles l’un que l’autre. Mais lorsque l’homme accorde son pardon, et fait ainsi vraiment montre de miséricorde, c’est peut-être alors qu’il agit le plus à l’image de Dieu. C’est à cette forme de miséricorde que je voudrais réfléchir aujourd’hui avec vous, en en analysant succinctement d’abord les conditions qui rendent possible son exercice, et ensuite les fruits que le pardon peut procurer aussi bien à ceux et celles qui le reçoivent qu’à ceux et celles qui le donnent.

 

Toutefois, avant d’aborder ce sujet, je veux prendre deux précautions : la première est de vous avertir que je ne l’épuiserai certainement pas. Tout au plus, ouvrirai-je quelques pistes de réflexion que les ateliers qui se succéderont au cours de la journée nuanceront et complèteront. La seconde est que, si j’ai accepté avec joie d’évoquer ce sujet devant vous, je me suis aperçu, en y réfléchissant, que j’étais tout à fait indigne de l’aborder. Et je me suis demandé non sans angoisse comment il conviendrait de qualifier le culot de celui qui ose parler de la grandeur du pardon donné pour des offense graves, alors qu’il a lui-même, si souvent, d’énormes difficultés à pardonner des offenses bien plus bénignes, des bagatelles ? C’est donc bien en pécheur conscient que je me risque néanmoins à vous parler de ce que le Christ lui-même nous a si instamment recommandé de faire.

 

Les Evangiles ne font pas souvent mention de la miséricorde à exercer par l’homme lorsqu’elle concerne explicitement le pardon des offenses. Mais lorsqu’ils en parlent, l’enseignement donné est d’une clarté qui ne laisse la porte ouverte à aucune hésitation.

 

Il s’agit tout d’abord et surtout de la prière que le Christ a enseignée à ses disciples lorsque ceux-ci lui ont demandé de leur apprendre comment il convenait de prier. Le passage est repris par Mathieu, Marc et Luc. En Mathieu 6:12 « Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs ». Et le Christ explicite bien ce passage à ses disciples : « Si vous pardonnez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos manquements » (Mt 6:14). C’est donc ce que nous demandons encore aujourd’hui, avec des mots parfaitement synonymes, dans le Pater que nous récitons si fréquemment. Je me demande souvent si je me pénètre assez des paroles « Pardonne-nous nos offenses COMME nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Est-ce que je ne les survole pas parfois ? La comparaison ne risque-t-elle pas de m’être défavorable ? Il pourrait sembler humainement plus confortable de dire « Donne-nous de pardonner à notre prochain COMME tu nous pardonnes » ? Mais non, les paroles du Christ sont très explicites : Il nous avertit que nous serons jugés à l’aune avec laquelle nous aurons jugé les autres, pardonnés dans la mesure où nous aurons pardonné !!

 

La loi donnée par Yahwé à Moïse avait institué le précepte « Œil pour œil, dent pour dent ». N’est-elle pas admirable, la lente et patiente pédagogie de Dieu à l’égard de son peuple ? Ce commandement était déjà un réel adoucissement des mœurs, car il limitait l’ampleur de la vengeance à celle de l’offense ou du mal causé. Puis, lorsque les temps furent accomplis, le Christ est venu « accomplir » aussi la Loi, lui donnant la dimension qu’il savait plaire à son Père. On vous a dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ». Moi je vous dis : « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ». Le Christ n’a-t-il pas accompli pleinement, d’une façon on ne peut plus déterminante, la recommandation qu’il avait faite à ses disciples, lorsqu’arrivé pratiquement à l’extrême fin du supplice et de l’humiliation que les hommes lui ont infligés, il a prononcé à haute voix – pour que ce nous soit une ultime leçon – des mots humainement incroyables, incompréhensibles : « Père, pardonne-leur ce péché, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

 

Et enfin, j’aimerais rappeler la parabole qui illustre le plus clairement possible les conséquences du refus de miséricorde. Pierre avait posé la question de savoir jusqu’où devait aller son indulgence : « Seigneur, combien de fois devrai-je pardonner les offenses que me fera mon frère ? Jusqu’à 7 fois ? ». « Non, lui fut-il répondu, jusqu’à 77 fois 7 fois ». Autant dire toujours. Et Jésus illustre cette recommandation pour le pauvre Pierre sans doute abasourdi : c’est la parabole de la reddition des comptes entre un Maître et ses serviteurs. Un de ces derniers devait une somme faramineuse à son Maître, dont il n’avait pas le premier denier. Apitoyé par le désarroi de son serviteur, le Maître lui remet l’entièreté de sa dette. A peine libéré, ce serviteur rencontre un de ses propres débiteurs, qui lui devait une toute petite somme mais était insolvable lui aussi. Sans pitié il le fait condamner. Informé de la chose, le Maître livra le serviteur impitoyable aux tortionnaires, jusqu’à apurement total de la dette. Et le Christ conclut ainsi pour ses disciples : « C’est ainsi que vous traitera votre Père céleste, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur ».

 

Il faut donc que nous réfléchissions à cette miséricorde que nous sommes invités à exercer à l’égard d’autrui, car nous voilà prévenus : Dieu se servira pour nous de la mesure – rigoureuse ou indulgente – dont nous nous serons servis pour notre prochain. L’exigence de miséricorde fait donc partie du message messianique et constitue l’essence même de la morale évangélique.

 

Or, pardonner aussi bien que demander pardon, est chose difficile. Nous excusons quotidiennement une multitude de petites choses anodines. Mais ce n’est pas cela qui nous est demandé. Quelle est notre attitude lorsqu’il s’agit d’offenses graves, traumatisantes ?

 

Comment pardonner le meurtre d’un être cher, la mort d’un enfant sous les roues d’un chauffard ivre (cela arrive), le viol d’une épouse, le vol de biens importants (cela arrive tous les jours), la ruine d’une carrière suite à une accusation injuste, une réputation salie par les calomnies (c’est plus fréquent qu’on ne pense) ? Le pardon nous semble alors impossible et, pour le refuser, nous disposons de tout un arsenal d’arguments apparemment très rationnels.

 

Ne serait-ce pas un déni de justice, une incitation implicite à la récidive, n’est-il pas signe de faiblesse, de lâcheté, ne serait-il pas simplement le désir égoïste d’oubli ? Eh bien, je pense que le pardon n’est rien de tout cela. Il n’est pas déni de justice dans la mesure où la mise en jugement du coupable, la juste punition de celui-ci et l’obligation qui lui est faite de réparer ce qui peut l’être ne sont pas purement et simplement supprimées par le pardon accordé par sa victime. La justice peut suivre son cours. Et il n’y aurait incitation à la récidive que s’il y avait dispense de toute juste punition et de tout effort en vue d’une réparation lorsque celle-ci est possible. Le pardon ne serait faiblesse, lâcheté, que s’il était motivé par la peur, la peur d‘éventuelles représailles en réponse à toute demande de justice. Et enfin, il ne serait volonté d’oubli – mais l’oubli total n’est jamais possible ni même souhaitable – que si le seul objectif était de ne pas s’empoisonner la vie par un événement passé, traumatisant, auquel on ne peut plus rien changer.

 

Non, le pardon n’est rien de tout cela. Il se situe à un tout autre niveau. Il ne s’applique pas au mal mais au malfaiteur. Il concerne la perception que je veux avoir de l’homme qui a perpétré un acte mauvais, et non de l’acte lui-même. Il signifie que je n’identifie pas complètement, irrémédiablement, le malfaiteur à l’acte mauvais qu’il a posé, que je ne le réduit pas à cet acte. Ce n’est donc pas un geste que j’excuse en cherchant désespérément à l’oublier, mais un homme à qui je pardonne en ne l’oubliant pas !

 

Le don du pardon relève donc de quelque chose de supérieur à une démarche simplement rationnelle. Il n’est pas irrationnel pour autant, car il n’est pas en contradiction flagrante avec la raison, mais en quelque sorte il la dépasse. Il est une démarche d’ordre transrationnel, qui transcende la raison sans la transgresser. La question est de savoir si l’on a des raisons raisonnables de transcender la raison en cette matière plutôt que de s’y conformer strictement ? En d’autres mots, est-il raisonnable de pardonner ? Existe-t-il de bonnes raisons pour le faire ? Au regard de quoi, de qui, le pardon pourrait-il se révéler raisonnable et peut-être même souhaitable ? C’est à cette apologétique du pardon que nous allons nous attacher.

 

Et tout d’abord, qu’implique le pardon ?

 

Je crois qu’il implique d’abord de jeter sur celui qui nous a fait gravement tort, un autre regard, un regard qui ne nie certes pas sa culpabilité, mais qui refuse de ne voir en lui qu’un homme méchant, injuste, malhonnête, violent, abject, pour s’efforcer d’y reconnaître l’enfant aimé de Dieu, appelé par Dieu à tout autre chose que ce qu’il a fait, d’y voir l’image de l’homme qu’il pourrait et devrait être, mais qui se tient caché derrière un masque de méchanceté, d’injustice, de malhonnêteté, de violence, d’abjection. Et donc, de réserver nos légitimes horreur et colère, qu’il est presque impossible et même malsain de réprimer, à l’acte posé plutôt qu’à son auteur. Bref, de jeter sur le malfaiteur le regard que le Christ eut pour la femme prise en flagrant délit d’adultère et condamnée par les hommes à la lapidation.

 

Difficile, me direz-vous ? Non, bien plus que cela, très difficile, à la limite des seules forces humaines. Mais c’est en cela que réside la première condition de possibilité de l’exercice de la miséricorde : vouloir voir dans le malfaiteur quelqu’un qui est aussi aimé de Dieu, quelqu’un pour qui Dieu a aussi envoyé son Fils, quelqu’un aussi pour qui le Fils de Dieu a accepté la crucifixion. Si l’on ne veut pas voir dans le malfaiteur quelqu’un appelé par Dieu à l’égal de nous-mêmes, le vrai pardon des faits graves devient humainement impossible, et même dénué de raison et de sens.

 

Mais a-t-on des raisons raisonnables de se forcer à une réaction aussi fraternelle, alors que le premier et légitime réflexe est d’obtenir réparation, et punition aussi exemplaire que méritée pour le coupable ? A cette question il n’y a, je crois, qu’une seule réponse, mais elle est évidente. Parce que nous sommes, nous aussi, des pécheurs pardonnés. L’homme, tout au long de l’histoire de l’humanité, et chacun de nous, personnellement, tout au long de la nôtre, n’aurions-nous jamais offensé Dieu au moins aussi gravement que nous pouvons l’avoir été nous-mêmes par un de nos semblables ? Ne sommes-nous pas tous des ‘pécheurs pardonnés’ dans la pleine acception et réalité des deux mots à la fois ? Même si on en repousse souvent l’idée, oserions-nous refuser à qui que ce soit ce que nous demandons et espérons avec tant de ferveur pour nous-mêmes ? Ou nous identifierions-nous à ce point au mauvais serviteur de la parabole ?

 

Je crois vraiment que 1) se reconnaître pécheur, pécheur pardonné et 2) vouloir reconnaître en quelque malfaiteur que ce soit un autre pécheur comme nous, sans vouloir faire un quelconque exercice de comptabilité comparée des gravités relatives des péchés, sont deux préalables, deux conditions indispensables à la possibilité de l’exercice de cette forme de miséricorde qu’est le pardon des offenses.

 

Ces préalables sont absolument nécessaires. Mais sont-ils suffisants ? En théorie, oui, ils devraient l’être. En pratique : non. Simplement parce que pardonner des faits graves excède toujours ce que les forces humaines, laissées à elles-mêmes, sont capables d’accomplir. Lorsque j’étais enfant, et que l’on avait été moqué, insulté, frappé, on disait volontiers au coupable : « Tu me le payeras dans le sang », et on le pensait. Propos excessifs d’enfants, bien sûr. Est-ce toujours si sûr que cela, que ce ne sont que des propos et des intentions d’enfants ??? Car l’homme est un mammifère qui tient à sa survie et à celle de ceux qui lui sont chers, qui tient donc aussi à son territoire, à ses biens propres, à son honneur et son prestige et, de façon générale, à tout ce qui assure et facilite sa survie et sa pérennité. Pour l’animal, l’acte gratuit n’existe pas ; il n’est pas inscrit dans son instinct. Mais l’homme est aussi et surtout enfant de Dieu, même s’il l’ignore, même s’il le nie, et est de ce fait capable de compassion, même de pardon ; il est en puissance de miséricorde. Mais pas tout seul. La Miséricorde vient de Dieu à l’image duquel l’homme a été créé, et celui-ci ne peut donner que ce qu’il reçoit de la main de son Père. Il convient donc de demander à Dieu le désir et la force de pardonner. Nous demandons si souvent la grâce d’être pardonné. Pourquoi alors ne demanderions-nous pas celle d’être capable de pardonner à notre tour ? Pardonner est très loin d’être un réflexe, un automatisme. Le pardon, à demander comme à donner, est et restera toujours difficile. Mais la grâce de Dieu, demandée et acceptée, peut nous faire réaliser ce que notre seule condition humaine ne peut pas, ou que trop difficilement et trop petitement.

 

Même avec le secours de la grâce, accorder le pardon reste une chose difficile : trop de nos instincts, trop de nos habitus nous incitent à rendre coup pour coup, à obtenir réparation par la force et, à défaut, à faire subir à autrui un mal au moins égal à celui qu’on nous a infligé. Alors comment faire ? Je pense qu’il convient de s’exercer à la miséricorde, au pardon, d’en faire un apprentissage. On ne demande pas à un nageur qui débute de se tirer d’affaire dans une mer démontée ; il fait ses premières brasses dans la quiétude d’un bassin de natation. Il en est de même pour la pratique de la miséricorde : grâce au ciel, il ne nous est sans doute jamais arrivé et ne nous arrivera jamais – espérons-le – d’avoir à pardonner des faits d’une gravité hors du commun. Mais de tels faits sont toujours possibles et, dans des circonstances aussi exceptionnelles, il faut non seulement des grâces exceptionnelles, mais aussi avoir pris l’habitude de les accepter en pardonnant, dans des cas plus bénins, qui n’apparaissent d’ailleurs souvent tels qu’aussi longtemps qu’ils ne sont pas vécus. Et notamment, en pardonnant explicitement à des personnes qui nous sont proches, que nous aimons bien. C’est sans doute plus facile pour commencer.

 

Donc, au moins quatre conditions de possibilité de l’exercice de la miséricorde : prendre conscience que nous sommes tous des pécheurs pardonnés, vouloir pardonner, à cette fin demander à Dieu l’aide de sa grâce, et s’entraîner à la miséricorde en pardonnant des choses bénignes pour pouvoir un jour, s’il advient, pardonner des choses plus graves.

 

* * *

 

Quels sont à présent les fruits escomptables d’un acte de pardon ?

 

L’effet du pardon accordé sur celui qui le reçoit est une chose impossible à prévoir. Dans la plupart des cas, et dans un premier temps au moins, les bénéficiaires sont totalement passifs dans la démarche, voire absents de la démarche. Et ils pourront donc réagir très différemment à l’annonce d’un incompréhensible pardon qu’ils n’ont ni demandé, ni même espéré. Certains s‘entêteront dans leur méconduite, quelle qu’elle soit, et s’irriteront peut-être du fait que leur méfait ait eu apparemment un impact très différent de ce qu’ils escomptaient. Certains se seraient même réjouis de savoir qu’ils étaient payés par la rancune, voire la haine de leur victime et se seraient délectés de l’incapacité pour celle-ci d’assouvir une quelconque vengeance.

 

Mais le pardon, le vrai pardon, celui que l’on donne sans espoir d’un quelconque retour, n’est pas subordonné à l’accueil qui lui est réservé, pas plus qu’il ne l’est à une demande de pardon. Et il arrive, peut-être plus souvent qu’on ne pense, que le pardon accordé porte, à terme, de très beaux fruits chez son bénéficiaire. Je citerai, à titre d’exemples, d’abord le pardon accordé par le Pape Jean-Paul II à son agresseur Mehmet Ali Agca. Pardon donné spontanément par le pape le quatrième jour après l’agression, au sortir des diverses interventions que le Saint-Père avait dû subir. Voilà un cas où il est réellement difficile de discerner, près de trente ans après la tentative d’assassinat, quel fut l’impact du pardon du pape sur quelqu’un qui était connu pour être un tueur professionnel, avec tous les déséquilibres que cela implique. L’entrevue du Pape avec son agresseur fut un modèle de charité : le Pape donna son pardon, et son vis-à-vis l’en remercia. La suite de la vie de cet homme est dans les mains de Dieu et il ne nous appartient pas d’apprécier le résultat apparent, humain, de ce pardon chez son bénéficiaire. Mais combien fut grand l’impact que ce pardon a eu en tant qu’exemple. Combien fut bienfaisant le tableau d’un homme dont l’attitude était aussi conforme à celle qu’a eue le Christ en des circonstances à quelque égard comparables. Et puis l’exemple de sainte Maria Goretti qui exprima son pardon à son agresseur et assassin, en toute lucidité et conscience, le lendemain de l’agression. Pardon qui laissa son agresseur, Alessandro Serenelli, totalement non repenti durant quelque huit ans. Et subitement, dans sa prison, au bout de huit ans, par le biais d’un rêve (les voies du Seigneur sont insondables), il se rendit compte de l’horreur de son crime. 27 ans après les faits, au sortir de la prison, il se rendit chez la mère de sa victime pour implorer un pardon qui lui fut accordé aussitôt. C’est côte à côte qu’Alessandro et la maman de Maria Goretti communièrent le lendemain dans l’église du village. L’agresseur sexuel et en même temps assassin de Maria Goretti finit sa vie terrestre en frère laïc capucin.

 

Le pardon, voyez-vous, restaure la dignité du coupable. Il fait comprendre à ce dernier que l’on a vu en lui plus et mieux que ce qu’il a montré par son geste, son comportement. Et cette dignité ainsi rendue, ainsi affirmée par le molesté miséricordieux laisse rarement un coupable insensible. Pardonner à quelqu’un revient à lui dire : « Tu as du prix aux yeux de Dieu, et même aux miens. Tu as de la valeur, tu vaux mieux que ce que tu as fait, montré. Tu es digne d’être aimé, malgré ton geste. Je ne sais pas les circonstances et les motivations qui t’ont amené à le poser – et qui peut-être l’excusent en partie – mais je crois qu’il y a plus et mieux en toi ».

 

On a parfois cru percevoir, à tort, dans l’exercice de la miséricorde un acte unilatéral, entérinant un rapport d’inégalité entre celui qui l’offre et celui qui la reçoit, l’acte miséricordieux offensant même la simple dignité d’homme du bénéficiaire. La parabole du fils prodigue montre que la réalité est en fait tout autre : l’accueil du père sauve et restaure l’humanité du fils, avec tous les droits que cette humanité et la qualité de fils impliquent. La prise de conscience de sa dignité personnelle affirmée ainsi par sa propre victime, dignité à laquelle il ne croyait parfois plus lui-même, peut conduire le coupable à l’envie de conserver désormais et d’achever de restaurer cette dignité dont il a pris subitement conscience dans des circonstances tragiques. Elle peut être, sans doute plus souvent qu’on ne pense, le point de départ d’une vraie repentance.

 

Un exemple admirable de cette dignité que l’on rend à son agresseur est donné par Francine Cockenpot, la célèbre compositrice de chansons telles ‘Colchiques dans les prés’. Elle fut victime d’une très sauvage agression de la part d’un cambrioleur, qui la frappa et la laissa défigurée et pratiquement aveugle. Elle mit du temps à pardonner à son agresseur mais un jour elle parvint à parler de lui à Dieu et de Dieu à lui en une fort belle prière dans laquelle elle s’adresse alternativement à l’un et à l’autre, illustrant ainsi admirablement la communion des saints. Je vous la livre :

 

« Ce que tu m’as fait, je peux difficilement te le pardonner… Il n’est pas en mon pouvoir de te le pardonner. Adresse-toi à Lui qui fit les loups en même temps que les hommes, adresse-toi à Lui qui sait que tu n’es pas un loup mais un homme… Moi, je n’ai plus le courage de l’envisager. Car ce que tu as blessé en moi, c’est l’image même de l’homme. Adresse-toi à Lui et oublie-moi, je suis un obstacle entre Lui et toi.

 

J’attends de Toi l’expérience du pardon. Non pas celui qui se détourne, non pas celui qui oublie, mais celui qui se souvient pour aimer davantage, pour redonner la vie à ce qui était mort ou non- vie. J’attends de Toi que mon agresseur vive en moi comme un frère que je n’aurais pas connu assez tôt pour l’aimer et l’empêcher de devenir un meurtrier…

 

Je te quitte. Poursuis ta vie. J’essaierai de poursuivre la mienne. Elles ne seront plus jamais les mêmes, ni la mienne ni la tienne … Il y a entre toi et moi une vie détruite et peut-être l’espoir d’une autre vie dont je ne connais rien, dont tu ne connais rien. Une autre vie, une autre terre fertilisée par le sang et l’incendie. Une autre vie, pour toi et pour moi.

 

Peut-être, Seigneur, quand je me présenterai devant Toi, c’est de lui d’abord que je Te parlerai. Peut-être que personne d’autre, jamais, ne T’aura demandé avec autant de force qu’il soit ton fils prodigue… Peux-Tu me pardonner de Te dire : « Ne me sauve pas sans le sauver » ? Père, je remets son âme entre Tes mains. Prends-la, sanglante et torturée, et rends-la lui pacifiée. La justice des hommes ne donne pas la paix, mais condamne au remords ou incite à la revanche… Toi seul le remets debout. Toi seul, d’un regard d‘amour, transforma en homme celui qui vivait avec les loups. Et moi je ne savais pas que Tu allais permettre que son salut soit lié au mien par le crime de sang. Père, je remets nos âmes entre Tes mains. »

 

* * *

 

 

 

Mais il n’y a pas que le bénéficiaire du pardon qui est gagnant dans l’acte de miséricorde. Le miséricordieux l’est au moins autant.

 

Le premier profit, et non le moindre, est de se défaire du boulet de la rancune, avec toute l’amertume qu’elle implique. La perte subie, le mal enduré, de quelque nature et importance qu’ils soient, resteront une perte et un mal quoi qu’on fasse, même si on les ressasse. Ceci ne signifie pas, je le répète, qu’il ne faille tenter de récupérer ou réparer ce qui peut l’être, mais il faut savoir faire son deuil de ce qui ne l’est pas. Et ce deuil demeure impossible aussi longtemps que notre cœur cultive une rancune, pouvant confiner à la haine, à l’endroit de celui qui nous a fait tort. Le pardon, l’irréversible pardon, permet le deuil sans générer l’oubli.

 

Il réduit aussi à néant tout désir de vengeance, qui est d’ailleurs beaucoup plus le désir de nuire à son tour que celui de voir réparer le mal commis. Il ne doit pas y avoir beaucoup de choses plus destructrices de l’équilibre d’un homme qu’une inextinguible soif de vengeance à l’égard de quelqu’un qui échappe à la vengeance, qui en est mis hors de portée. Le désir de vengeance est généré par la haine et dans le même temps exaspère celle-ci. Le pardon, le vrai pardon, met un terme à ce désir en annihilant sa cause.

 

Je pense aux familles américaines qui ont perdu un ou plusieurs êtres aimés dans l’incroyable tragédie du 11 septembre 2001. Passées les premières heures de stupeur, la colère à l’endroit des auteurs de cette monstruosité a incité beaucoup d’hommes et de femmes, américains et non américains, à réclamer une vengeance sanglante contre ceux qui avaient commandité cet acte inqualifiable. Mais comment les identifier, les joindre et les punir avec la rigueur qui convenait ? Comment, aussi et surtout, faire son deuil d’êtres aimés et, par là, retrouver une indispensable, vitale paix intérieure, si l’esprit reste focalisé sur le désir inassouvi de punir exemplairement les coupables ? France Quéré disait : « Quand on punirait un bourreau en lui infligeant les souffrances qu’il a lui-même infligées, ce tortionnaire n’aurait pas assez de cent corps, de mille corps pour souffrir les mille martyres dont il est coupable. La punition ne pourrait aller assez loin. Elle serait inaccomplie et confesserait son impuissance devant le crime ». Ces paroles s’appliquent parfaitement aux événements du 11 septembre 2001. Il ne reste plus alors que ce que suggère le philosophe Paul Ricœur : « Nous devons devenir capables d’échanger nos mémoires nationales ou ethniques et d’exercer les uns à l’égard des autres à la fois la volonté de ne pas oublier et celle de pardonner, c’est-à-dire de libérer la mémoire des autres de sa charge de culpabilité »

 

Dégagé de la haine, libéré de la soif de vengeance, l’homme retrouve la paix, la vraie paix de Dieu. Paix qui est liberté à l’égard d’un événement au lieu d’asservissement à ses conséquences. Paix qui génère la joie plutôt que la tristesse et l’amertume. Paix qui permet d’aller de l’avant, de continuer, plutôt que de rester bloqué sur un passé.

 

Mais peut-être que pour le chrétien, le bénéfice principal du pardon donné, donné vraiment, sans réserve, est le bonheur d’avoir fait ce qui plaît à Dieu. Bonheur qui ne se décrit pas avec les mots des hommes : il réside dans le fond de l’âme et est déjà, en lui-même, parcelle de vie éternelle.

 

* * *

 

Voilà, chers amis, les quelques petites choses que je voulais vous dire. Il y en aurait eu tant d’autres à dire : on n’aura jamais fini d’explorer la Miséricorde, on n’aura jamais tout dit sur la splendeur et les vertus du pardon généreusement donné. Vous évoquerez bien d’autres choses encore dans les ateliers, choses que je n’aurai pas dites, pas pensé à dire et qui sont pourtant importantes. Mais quand bien même vous cogiteriez une semaine sur la Miséricorde, sur le pardon de Dieu à l’homme et de l’homme à l’homme, vous n’auriez pas encore épuisé le sujet, scruté toutes ses facettes, décrit toute sa beauté, découvert toute sa richesse. Car le pardon atteste la présence dans le monde d’un amour plus fort que le péché !

 

Nous avons vécu le XXe siècle dans un climat de violence croissante. Violences de toutes natures : militaires, ethniques, sociales, économiques, familiales, culturelles. Les premières années du troisième millénaire n’ont guère changé les choses. Et l’on se demande avec angoisse comment enrayer l’escalade des violences. J’ai longtemps cru, et crois encore, qu’une "force de paix" serait de nature à rencontrer l’objectif. Je me trompais toutefois sur la nature de cette force : je la voyais armée. Quand, à la Pentecôte 2007, un ami très cher m’a parlé de la Miséricorde et du vaste projet de l’Eglise en vue de la faire connaître et pratiquer, ma première réflexion a été : « Revoilà sœur Faustine ». Mais il m’est subitement apparu d’une évidence criante que la Miséricorde – qui est la victoire de l’amour sur la haine la plus spectaculaire qui soit accessible à l’homme – était précisément cette force de paix à laquelle je pensais, et constituait sans doute la seule arme efficace à opposer aux violences de toutes natures. La violence ne sera jamais anéantie par une contre-violence, au contraire. Et si parfois, l’homme contemporain n’a pas le courage ou refuse de prononcer le mot "Miséricorde", il est nécessaire que l’Eglise le prononce, en son nom et en celui des hommes de notre temps. Car seule la Miséricorde, seul le pardon, triomphera un jour de la violence.

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