P. Patrice Chocholski

Adam, où es-tu ?

 « Adam, où es-tu ? »

ou

la Miséricorde dans les relations interreligieuses

 

(P. Patrice Chocholski)

 

 

Lors de sa rencontre avec des représentants de la communauté musulmane à Cologne le 20 août 2005, Benoît XVI affirmait : « Le dialogue interreligieux et interculturel […] ne peut pas se réduire à un choix passager. C’est une nécessité vitale dont dépend en grande partie notre avenir. »

Comment la mission de nouer des relations avec les croyants d’autres religions s’enracine-t-elle dans les fondements de notre foi ? Comment nous fait-elle participer à la recherche d’Adam par le Seigneur ? Comment nous fait-elle entrer dans la prière éternelle du Fils ? En quoi la Miséricorde peut-elle dynamiser l’Eglise dans cette tâche interreligieuse ?

A travers une relecture de l’évangile de la crucifixion et le témoignage de plusieurs personnes de notre temps, nous prendrons conscience de la nécessité vitale de partager l’expérience de la miséricorde avec tous, pour devenir d’authentiques disciples de Jésus. Par l’Année du Jubilé, le Pape Jean-Paul II nous ouvrira à des horizons vraiment nouveaux…

Préliminaires sur les relations et le dialogue interreligieux

D’emblée, nous pouvons nous poser la question : pourquoi l’Eglise s’engage-t-elle autant dans ce chemin interreligieux ? N’est-ce pas une perte de temps ? Ne serait-ce pas par hasard une nouvelle stratégie d’évangélisation, de communication ou de marketing ? Finalement n’allons-nous pas perdre notre âme dans ce dialogue, qui immanquablement nous transforme ? Pourquoi le chrétien dialogue-t-il ?

En tant que chrétiens, nous avons un grand défi à relever. C’est que notre Dieu est dialogue. Il est relation. Au commencement était la relation : trois relations (trois pour dire quelque chose, nous dit S. Augustin). Dieu donc est relation, il est dialogue, il est vivant. Si tout homme est créé à l’image de Dieu, alors tout homme est appelé au dialogue, alors le chrétien est élu pour devenir dialogue.

Ce qui est remarquable, c’est que, en fait, plus nous nous impliquons dans ce dialogue, dans ces relations avec tous et donc aussi avec les croyants d’autres religions, plus nous devenons « trinitaires ». C’est vrai que le dialogue interreligieux transforme et qu’il est dangereux. Il l’est parce qu’il nous rend trinitaires. Il nous fait entrer dans le monde de Dieu, dans le monde du dialogue. Il ne peut pas ne pas nous transformer. Mais, du coup, il nous christifie, il nous rend véritablement chrétiens.

Jésus , être relationnel et trinitaire

Il y a une prière en Dieu. Nous en percevons quelque chose. Le Rabbin Dalsace nous a relaté la question des sages de la tradition juive : y a-t-il une prière en Dieu ? Et dans ce cas, comment la concevoir ? Réponse : il y a bien une prière en Dieu.

Quelle conception les chrétiens en ont-ils ? Ce qui est certain, c’est que les premiers témoins de la vie de Jésus de Nazareth ont découvert que Jésus était continuellement en relation. Déjà à douze ans, il avait une conscience vive de la présence de son Père. L’Evangile de Luc nous rappelle qu’il était « aux affaires de son Père » (cf. Lc 2,49). Il est continuellement en prière. Jésus affirme qu’il est toujours en communion avec son Père. « Le Père et moi nous sommes un. »(cf. Jn 10,30) Il s’agit d’un dialogue continu. La vie de Jésus exprime ce dialogue, cette relation sans cesse renouvelée avec son Père. Les disciples le trouvent, le matin et le soir en prière sur la montagne. Il est rayonnant. Un jour ils lui demandent : « apprends-nous à prier, puisque tu es prière, puisque tu es relation. »

S. Paul nous dit que toute prière authentique est orientée et impulsée par l’Esprit de Dieu : il « gémit » dans nos cœurs. Il nous fait balbutier notre prière. Il nous fait crier : "Abba, Père." Il nous met en relation avec le Père. C’est l’Esprit de communion entre le Père et le Fils. Il déborde du Père et du Fils. Il nous est offert par Jésus. Jésus n’est pas seulement en relation avec son Père. Sa vie nous le démontre. Il est aussi situé dans cet élan de l’Esprit. Il est déjà trinitaire et relationnel dans sa vie quotidienne. Sans compter toutes les relations qu’il instaure, qu’il développe, qu’il déploie autour de lui avec ces personnes qu’il rencontre, auxquelles il est très attentif. Jésus est cet être relationnel qui nous dévoile qu’en fait, Dieu est relation. Il est sorti de Dieu et il nous dévoile par sa manière d’être Fils, qui est Dieu, comment vit Dieu. Ces considérations nous amènent à nous poser une autre question : les relations de Dieu, jusqu’où iront-elles ? Jusqu’où ira Jésus, jusqu’où ira la Trinité. Jusqu’où s’étendra cette famille relationnelle ?

Visage de la Miséricorde, Jésus insinue le Père

La tradition juive souligne que, aujourd’hui encore, lorsque l’on dit que Dieu est Miséricorde, on affirme qu’il est matriciel. On dit que la création est dans le sein de Dieu, que nous vivons en quelque sorte dans la matrice divine. S. Jean affirme aussi dans le Prologue (Jn 1,18), que le Fils vient du sein de Dieu. Il est toujours tourné vers le sein du Père. !supportFootnotes]→[1] Certains philosophes et théologiens du Moyen Age, comme Jean Scot Erigène, mettaient l’accent sur le verbe "insinuer". Ils affirmaient que le Fils insinue le Père. In-sinuer : il nous tourne vers le sinus, le sein du Père. Nous avons tant à apprendre de la tradition juive, puisqu’elle nous tourne vers le sein de Dieu. Nous nous rappelons les prières de Zacharie (Benedictus) et de Marie (Magnificat), dans l’Evangile de Luc, qui annoncent que « le soleil levant viendra visiter son peuple dans les matrices de Dieu, dans le sein de Dieu. » (cf. Lc 1,78). Jésus en personne est désigné dans les évangiles en tant que splanghna, entrailles de Dieu. Lui-même est viscères de Dieu, cœur ouvert. Il est amour viscéral, compatissant, vivant. Il est l’expression du sein du Père. Il insinue le Père dans notre monde. C’est exceptionnel et unique ! D’autant que ces entrailles sont vibrantes d’un amour passionné pour les hommes.

« Adam, où es-tu ? » : extension de la famille trinitaire

Le Verbe, le Fils vient nous visiter au cœur de ce monde pour insinuer le Père. Jusqu’où ira-t-il ? Nous nous souvenons de la préoccupation du Seigneur dans sa création. Adam, blessé par le péché, se cache dans le jardin. D’où la recherche du Seigneur : « Où es-tu ? » (Gn 2,9) La philanthropie de Dieu souhaite nouer des relations vivantes avec Adam, avec Eve, avec tout homme. Dieu le cherche : "Adam, où es-tu ?"

La Liturgie byzantine chante une grande idée de S. Irénée, premier théologien systématique (Lyon, IIIe siècle) : « Dieu a cherché Adam, il a cherché l’homme sur terre. Il ne l’a pas trouvé. Il est donc descendu dans les abîmes des enfers, pour le trouver. Et là, il lui a tendu la main pour le relever et le sauver.  !supportFootnotes]→[2] » Il est allé chercher des relations avec les créatures humaines jusque dans les enfers, son enfer, son abîme de la croix. Il est descendu jusque-là pour trouver encore d’autres personnes, qu’il n’avait pas encore rencontrées dans ses passages en Palestine. Il est allé jusque-là. Mais ce n’est pas fini.

Le crucifié rejoint le larron et le centurion

Relisons le récit de la crucifixion dans l’évangile de la Miséricorde : « Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils l’y crucifièrent, ainsi que les malfaiteurs. L’un à droite, l’autre à gauche. » (Lc 23,33) Excellente opportunité pour se retrouver dans la proximité des malfaiteurs : « Et Jésus disait : ’Père, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font.’ Puis, se partageant ses vêtements, ils tirèrent au sort. » (v. 34) « Le peuple se tenait là à regarder. Les chefs, eux, se moquaient. Il en a sauvés d’autres, disaient-ils, qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ de Dieu, l’Elu. Les soldats aussi, se gaussèrent de lui. S’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils disaient : ’si tu es le roi des juifs, sauve-toi toi-même. Il y a avait aussi une inscription au-dessus de lui. Celui-ci est le roi des juifs. » (v. 35) Du haut de la croix, Jésus a une foule nombreuse sous les yeux. Il vient d’être crucifié. Ses membres se disloquent, même sa tunique. « Ils se partagèrent ses vêtements. Et ils les tiraient au sort. » Tout se disloque. Tout se déchire. C’est la situation la plus désespérée de la vie de Jésus. C’est l’enfer, l’abîme, le désespoir total. Ses amis ainsi que les femmes « se tenaient à distance. Ils le regardaient de loin », ceux qui l’accompagnaient depuis la Galilée. Une foule regardait. Quelle était la religion de ces personnes ? Les soldats romains sont païens. Ils ont sans doute des croyances en quelque divinité. Peut-être sont-ils comme le centurion de Césarée, animé d’un véritable amour de Dieu et du prochain. Peut-être sont-ils plus cultuels, ou plus indifférents à la religion. Il y a les chefs. On sait d’eux qu’ils ont la même religion que Jésus. Ce sont des professionnels de la religion. Il y a aussi les foules : des galiléens, des judéens… C’est une foule indifférenciée. Les disciples - cette Eglise en naissance - n’y ont pas une place glorieuse… Ils sont là. Dans cette situation de désespoir, où tout est perdu, Jésus va plus loin. Il se réjouissait, d’une certaine manière, de rencontrer de près ces malfaiteurs, parce qu’il les avait cherchés. "Adam, où es-tu ?" Mais il cherchait autant les chefs des prêtres, lesquels se moquent. Il cherchait aussi ces païens. Il est avec eux. Et dans ce creux du désespoir, il va inventer une relation encore plus étendue. Il va tendre la main, encore plus loin que dans l’évangile du lépreux (Mc 1,40 : celui de dimanche dernier), pour le guérir. Il va tendre deux mains. Il va les étendre en signe universel. Et il va créer des relations beaucoup plus étendues que ses mains, dans l’élan de l’Esprit. Dans l’Esprit, il se tourne vers le Père (« Je supplierai le Père pour qu’il vous envoie l’Esprit ») C’est une épiclèse !supportFootnotes]→[3] pour invoquer l’Esprit sur cette foule. Et pas seulement sur cette foule, visible aux yeux de Jésus. Sa prière va au-delà des limites du visible. Il dit : "Pardonne-leur." Et il les voit tous. Il voit les femmes, ses amis, les soldats qui se moquent, les malfaiteurs. Il pense certainement avec tendresse à Pierre, qu’i a laissé derrière lui. Il invoque le pardon. Dans cette situation toujours aussi désespérée, il implore un pardon gratuit. Le pardon est avant tout une prière miséricordieuse.

La demande de pardon et miséricorde : une épiclèse

Qui va y correspondre ? Les amis de Jésus, les femmes ? Dans l’immédiat, on ne sait pas bien. Pierre ?… Oui, il a été touché par le regard du Seigneur.

Qui va être le premier, en fait, à répondre à cette épiclèse, à accueillir le don du pardon, cette relation tendue de Jésus, du creux des enfers ? Surprise ! C’est l’un des malfaiteurs. « Pour nous, c’est justice. » C’est étonnant, les versets qui suivent immédiatement explicitent le premier fruit de ce pardon offert. C’est ce malfaiteur. « Nous payons nos actes (il a une idée de la justice), lui, il n’a rien fait de mal. Et il disait : ’Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume’. » (v. 41) Il sait que Jésus est capable de « se souvenir ». (c’est le zikkaron, la mémoire juive) André Neher, un des grands philosophes juifs du XXe siècle, qui a inspiré Levinas, disait que le mémorial juif, c’est le Seigneur qui est incapable d’oublier sa créature ; Il est comme une mère. « Même si tous t’abandonnaient, même si une mère t’abandonnait, moi je suis incapable d’oublier ce lien. » (cf. Is 49,15) Dieu ne peut pas oublier les créatures qu’il a matriciées et qu’il matricie toujours. Le malfaiteur lui dit : « tu feras un mémorial, tu ne peux pas ne pas faire mémoire de moi. Souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume. » C’est l’acte d’une grande confiance. Il est repenti. Il se tourne vers le Seigneur. « Jésus lui dit : ’en vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le Paradis. » (v. 43) Ce n’est pas au futur, c’est du présent. Tu m’invoques. Mon pardon t’a rejoint. Ma relation t’a trouvé dans les enfers. Elle t’a trouvé dans l’abîme. Maintenant que tu es connecté, tu entres en communion avec moi. Entrer en communion avec Jésus, c’est entrer en communion avec le Royaume en personne. C’est être sauvé. Mais ce n’est pas fini.

Re-création par la Miséricorde

La conversion du centurion est le deuxième fruit de ce pardon donné au cœur d’une situation désespérée : il s’agit d’une véritable re-création. C’est ici que le Fils re-crée (par la résurrection, le baptême). A travers le pardon et la Miséricorde, qui arrivent jusqu’au bout du don, il prolonge des relations et il recrée des relations au cœur du monde. Il y a une nouvelle création au creux de cette situation. Une nouvelle créativité !

Un autre être va être recréé : le centurion. De quelle religion est-il ? Il n’est pas juif. Il n’est pas de la religion de Jésus. Les soldats aussi se gaussent de lui. « Voyant ce qui était arrivé, le centurion glorifiait Dieu en disant : ’sûrement cet homme était un juste.’ » (v. 47) C’est le deuxième qui se tourne vers le Seigneur, qui accueille ce don et qui entre en relation avec lui. Du coup, « toutes les foules, alors, qui s’étaient rassemblées pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine. » (v. 48) Elles se tournent vers le Seigneur, elles regrettent leur péché. S. Luc reprendra cette expression dans les Actes des Apôtres, dans le récit du martyre de S. Etienne. (Ac 7) Celui-ci a les mêmes expressions que Jésus. « Pardonne-leur (ceux qui me lapident), ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Prolongement de la famille trinitaire par le pardon

Nous faisons souvent du pardon d’abord une démarche psychologique. Certainement, cette dimension est importante. Mais le pardon, dans la Bible, est d’abord une prière. C’est d’abord une relation. Jésus demande le pardon au Père. Etienne demande le pardon à Jésus pour ceux qui le mettent à mort. Et mystérieusement, Saul sera touché par cette prière. Incroyable. Ces relations se prolongent. Elles vont plus loin que nos doigts, plus loin que nos yeux. Car ni Pierre, ni Paul n’étaient là, près de la croix. Mais ils découvrent que c’est cette prière-là qui les a tous rejoints. « Il m’a aimé. Il a donné sa vie pour moi. » (cf. Gal 2,19-20) En d’autres termes, il m’a rejoint par le pardon d’Etienne.

C’est la Pentecôte (Ac 2), le don de l’Esprit ; Pierre prêche. Il excuse ceux qui ont une responsabilité dans la mise à mort de Jésus. Il le leur dit : « Vous ne saviez pas ce que vous faisiez. Vous étiez ignorants. » (cf. Ac 3,17) S. Paul ajoute : « S’ils avaient su qui ils crucifiaient, le Seigneur de la gloire, ils ne l’auraient pas fait. » Du coup, Luc observe les foules à la Pentecôte, lesquelles se tournent vers Pierre. Elles se repentent devant le Seigneur. Elles demandent pardon et demandent le baptême.

La Miséricorde va jusqu’au pardon. Elle prolonge les relations et trouve Adam. "Adam, où es-tu ?"

Le Seigneur le cherche continuellement. Toute l’histoire du salut est une recherche d’Adam. Il va le chercher dans les abîmes. Il le cherche là où il n’aurait pu le rejoindre, s’il n’était pas entré lui-même dans l’abîme.

Et voilà que, dans l’épiclèse de l’Esprit, par la communion avec lui, il re-crée.

La prière de pardon de Jésus résonne aujourd’hui dans la diastase trinitaire

Jusqu’où iront ces relations ? Les Pères de l’Eglise, de grand théologiens surtout orientaux, mais aussi Hans Urs von Balthasar, nous disent - les occidentaux l’oublient un peu, car très cartésiens et rationnels -, que ce spectacle de Jésus qui pardonne et ré-crée, avec ces foules autour de lui autour de la croix, est situé dans le sein de Dieu. Une expression théologique, la diastase trinitaire !supportFootnotes]→[4], en rend compte. En fait, nous nous imaginons souvent le Père, le Fils et l’Esprit, en-haut ! Les orientaux s’imaginent l’histoire plutôt entre le Père et le Fils, traversée par l’Esprit. Autour de l’événement de la croix, il y a le Père et le Fils, éternellement distants. Ils sont toujours en dialogue, en communion. En même temps, ils sont autres : l’un, le Père, est source, l’autre se reçoit du Père : il est fils. Il y a dialogue, et non fusion. C’est la communion dans la distinction. Ce qui exprime bien cette diastase, c’est le cri de Jésus : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Une distance tellement grande. Et les foules dans l’évènement de la croix - nous - se trouvent au milieu, entre le Père et le Fils. Elles sont alors traversées par l’Esprit que Jésus fait rejaillir. Du coup, elles sont happées par l’Esprit qui traverse l’histoire. Nous sommes dans l’histoire du Père et du Fils, dans cette matrice, dont ont parlé nos amis juifs. Nous vivons en Dieu, tout en étant créatures libres. Nous pouvons nous laisser traverser par l’Esprit du Seigneur, qui est l’Esprit de la Miséricorde et du pardon. Nous pouvons aussi librement en rester loin. De cette manière, le Seigneur vient nous chercher : « où es-tu, Adam ? » Il cherche à nous rejoindre par sa Miséricorde. Il descend, il éprouve de la tendresse. Il est très attentif. Dans son amour, il nous cherche comme il a cherché Zachée. Il a cherché Pierre, du regard. Il nous cherche. Jésus supplie le Père, encore aujourd’hui.

Pour les orientaux, le cri de Jésus sur la croix, où il implore la Miséricorde pour le monde, n’est pas révolu dans l’histoire du passé. Ce cri exprimé fortement il y a 2000 ans, résonne encore aujourd’hui, parce que nous nous trouvons nous aussi aujourd’hui entre le Père et le Fils. Le Fils, aujourd’hui, veut nous rejoindre dans nos abîmes, il crie et implore le Père. Il implore le pardon pour nous, en espérant nous rejoindre. Serons-nous les bons larrons d’aujourd’hui ? Ce cri résonne. La lettre aux Hébreux affirme que Jésus est le grand prêtre éternel, miséricordieux (cf. He 2, 16-18), qui implore la Miséricorde du Père sur nous. C’est une prière continue.

Jésus prie pour l’Eglise qui actualise sa mission de réconciliation

Dans ce cadre, quelle est la mission de l’Eglise ? Nous avons constaté qu’elle faisait triste mine autour de la croix. Elle n’est pas plus alerte que les autres. Le plus rapide, celui qui est immédiatement rejoint par le cri de Jésus, c’est le malfaiteur, c’est le centurion qui est un païen. Pourtant les amis sont là. Pierre regarde de très loin. Par le regard de Jésus, il est pourtant déjà touché. A cela s’ajoute une précision intéressante dans l’évangile de Luc. Jésus assure qu’il fera pour Pierre une prière toute particulière : « Je prierai pour toi, Pierre. Pour que tu reviennes et, qu’une fois revenu, tu confirmes tes frères dans la foi. J’ai prié pour que ta foi ne défaille pas. » (cf. Lc 22,31-33) L’Eglise, les chrétiens, ne sont pas meilleurs que les autres. Nous avons des saints. Nous recevons un grand héritage de miséricorde. Qui en est possédé vraiment ? Nous ne le possédons pas. Nous le recevons en héritage. Mais Jésus prie pour Pierre, qui n’est pas même présent, au moment où il meurt. Certes, on ne peut pas faire de triomphalisme ecclésial. Pourtant Jésus dit : j’implore sur la foule le pardon et la Miséricorde. En outre, quant à toi, Pierre, je prie pour que ta foi ne défaille pas. Ainsi sera entretenue la flamme de la foi de l’Eglise, la foi en mon Amour, en ma Miséricorde, en ma Présence, la foi en cette Parole, en ce témoignage des apôtres, en la passion, mort et résurrection. C’est une prière supplémentaire pour Pierre. C’est la prière de Jésus pour la mission unique de l’Eglise dans le monde.

Pourquoi Jésus prie-t-il aussi pour son Eglise ? Il prie pour celle à qui il donne mission de collaborer à l’extension de la Miséricorde et du pardon. Quand Jésus rencontre les disciples dans le Cénacle, à sa résurrection, il soufflera sur eux. C’est le deuxième dimanche après Pâques : « Shalom ! La Paix ! Je vous offre la paix, le don du pardon, de la réconciliation. A vous d’apporter ce pardon aux autres. Alors ils seront pardonnés. » Il engage l’Eglise. Il l’appelle à se faire relais de la Miséricorde. Il appelle en particulier les Apôtres. Mais pas eux, seulement. C’est toute la communauté !supportFootnotes]→[5] (cf. Mt 18) qui est appelée à devenir une communauté-relais de cet événement résonnant du pardon du Christ sur la croix. L’Eglise pourra donc aller encore plus loin que les mains de Jésus, encore plus loin que sa Parole. Plutôt, elle va l’actualiser aujourd’hui, la faire résonner, afin que son épiclèse, ce don de la Miséricorde, rejoigne tous : les centurions d’aujourd’hui, les païens, les malfaiteurs d’aujourd’hui, tous, particulièrement à travers la présence de l’Eglise.

Assise à la table des pécheurs, l’Eglise partage avec tous l’expérience de la Miséricorde

Nous connaissons la Parabole du débiteur impitoyable (Mt 18,23-35). Attention ! L’Eglise, les disciples, les baptisés ont reçu une Miséricorde extraordinaire. Ils l’ont reçue comme cet administrateur. Saura-t-elle tirer profit de cet amour ? Saura-telle ensuite s’en faire canal ? Les baptisés seront tentés de se dire : j’ai reçu le baptême, j’ai reçu le pardon, j’ai fait du caté, je sais tout, je me suis confessé… Désormais j’habite le mystère de la Miséricorde…. C’est précisément le problème de cet administrateur. Une fois la rémission de sa dette reçue, il se croit autonome. « Je suis libre. Je vais me présenter triomphalement comme celui qui est désormais pur. » Non, tu as reçu la Miséricorde de Dieu pour la donner à ton tour. A ton débiteur, pardonne à ton tour. C’est terrible d’être baptisés. Nous sommes le fruit d’une élection, avec nos frères juifs. Mais celle-ci n’est pas sélective. Elle représente un don, dont nous n’avons pas le monopole. Nous sommes appelés à relayer ce don pour le monde.

L’Eglise ne doit pas se considérer comme la représentante triomphale de la Miséricorde. L’Eglise répète inlassablement, comme nous le rappelait le théologien orthodoxe, M. Stavrou : « Kyrie eleison, kyrie eleison… » Seigneur, aie Miséricorde de moi. La liturgie orientale souligne que nous sommes inlassablement objet de la Miséricorde. Sans cesse, nous sommes appelés à nous y ouvrir, pour pouvoir la redonner et pour être à la hauteur de notre mission, de notre vocation. L’Eglise expérimente le pardon du Seigneur et sa miséricorde (bien plus large que le seul pardon). Elle expérimente l’amour de Dieu, comme Faustine, qui s’émerveillait de l’oiseau qui chantait dans le jardin. Elle s’émerveille des signes de l’amour inconditionnel de Dieu dans son quotidien. Elle l’accueille par la rencontre avec le pauvre. Il y là toute une capacité à accueillir sa Miséricorde. Si l’Eglise expérimente vraiment et renouvelle inlassablement son expérience de la Miséricorde, elle sera capable de proposer le partage de la Miséricorde avec les autres, avec tous les autres, les malfaiteurs, les lointains. Les chrétiens le proposeront en étant bien conscients d’être assis à la table des pécheurs, tout comme les membres d’autres religions. L’Eglise sera tellement enthousiaste de l’expérience de la Miséricorde qu’elle en sera contagieuse. Elle appellera à partager cette Miséricorde. La prière de Jean Paul II, qui confiait le monde à la Miséricorde le 17 août 2002, exprime ce désir : « que tous les hommes puissent expérimenter la Miséricorde ! »

Universel, ce partage enrichit les relations interreligieuses – Ch. De Chergé

Jusqu’où un chrétien peut-il aller, pour relayer le don de la Miséricorde ?

L’année dernière, dans le film "Des hommes et des dieux", nous avons entendu le témoignage de Christian de Chergé, prieur de Tibhirine. Celui-ci a écrit par ailleurs des pages remarquables sur la Miséricorde, en commentant l’encyclique de Jean Paul II dives in misericordia. !supportFootnotes]→[6] Avec sa communauté, il a fait résonner le pardon de Dieu. Je cite quelques lignes de ce testament :

« Ma mort évidemment paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : ‘Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense !’ Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.

Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l’islam, tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.[…] Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi, je le veux, ce MERCI, et cet ‘A-DIEU’ envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! Incha’Allah ! »

Comme résonne la prière du Christ sur la croix dans la vie des saints ! La première expression du pardon ou de la Miséricorde est une prière. « Père, donne-moi de regarder tes enfants, quels qu’ils soient, avec ton regard ; de les aimer, de manger à la table des pécheurs avec eux. Aide-moi à devenir contagieux de l’expérience de la Miséricorde. Aide-moi à être habité par le Christ, grand prêtre, médiateur, entre l’humanité et Dieu, Visage de la Miséricorde. Que son Esprit gémisse en moi et fasse cette prière d’intercession, de médiation, de Miséricorde ; pour que nous puissions tous partager le bon pain de la Miséricorde. »

Le dialogue interreligieux, une grâce pour l’Eglise et les religions

Dans le dialogue ou les relations interreligieuses, les catholiques ne remettent jamais en question la médiation de ce Visage du Fils unique de la Miséricorde. Dans une miraculeuse synthèse entre la justice et la Miséricorde, il est le Sauveur. Il est la Vérité qui est sortie du Père pour nous électriser dans ce courant trinitaire, pour nous faire entrer dans la famille trinitaire. Il n’y a aucune relativisation de notre foi chrétienne. Au contraire : parce que nous entrons dans la manière d’être de la Trinité, par le dialogue, le pardon et la Miséricorde, nous électrisons le monde.

Ainsi « nous confessons notre misère congénitale. » (Christian de Chergé) A propos de la première rencontre d’Assise, le prieur de Tibhirine partage bien les réticences de nombre de théologiens de l’Eglise, quant à une prière commune entre les croyants des différentes religions. Avec les musulmans, par exemple, nous avons un Dieu unique, mais il est vrai que nous n’avons pas la même conception ni la même approche de Dieu. Le fait de prier ensemble ferait l’impasse sur tout cela. Mais il affirmait, d’un avis personnel, avec conviction, qu’il y aurait tout de même une prière qui pourrait être commune entre tous : celle d’implorer Dieu en lui disant : « Allah irhamna. », kyrie eleison, « Seigneur Dieu, aie Miséricorde de nous ! ». Cela pour confesser et implorer ensemble la Miséricorde. Car tous, nous sommes pécheurs, tous nous avons besoin de sa Miséricorde. Alors nous saurons aussi la partager en nous désaltérant mutuellement à cette source.

Nous confessons ensemble notre misère congénitale, non pas pour nous autoflageller, mais pour confesser avant tout sa Miséricorde. C’est elle qui nous sauve. C’est vers elle que nous nous tournons. C’est elle que nous louons.

Dans cet esprit, Jean Paul II et Benoît XVI invitent souvent musulmans et chrétiens "à travailler ensemble, à bâtir une société plus fraternelle." (Discours de Mindanao 20-02-1981, Cologne 08-2005). Dans l’encyclique Dives in misericordia il souligne : "La conversion à Dieu consiste toujours dans la découverte de sa Miséricorde." (DM 13)

L’évangile nous invite à aller toujours plus loin, pour étendre sa Miséricorde et à chercher la réconciliation avec tous : « Même si tu es innocent, va à la rencontre de qui t’en veut pour lever le malentendu et susciter le pardon. » (cf. Mt 5,23s)

Pertinence de la prière de S. Faustine

Dans ce contexte, une prière chère à S. Faustine, donnée par le Seigneur, prend tout son sens : "Père, par sa douloureuse passion, aie Miséricorde de nous et du monde entier. !supportFootnotes]→[7]" Même au creux de l’abîme, cette prière est pour le monde entier ; elle se fait universelle : pour les agnostiques, les athées, les juifs, les musulmans, les hindouistes, les bouddhistes, pour tous…

Par lui Grand Prêtre, l’Eglise sacerdotale et ses ministres se situent dans la diastase trinitaire : "Que Dieu, Père de Miséricorde, qui a réconcilié le monde, par la mort et la résurrection de ton Fils et a envoyé l’Esprit-Saint pour la rémission des péchés, te concède, par le ministère de l’Eglise, le pardon et la paix. Et moi, je te pardonne au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.

La prière de Jésus résonne plus que jamais. Elle est actualisée par l’Eglise, et spécifiquement par le ministère sacerdotal dans l’Eglise aujourd’hui.

Extension théologique et pastorale par Jean-Paul II en l’An 2000

En 2000 Jean-Paul II veut aller encore plus loin. Comment actualiser ce don de la Miséricorde aujourd’hui avec toute l’humanité ? A l’occasion du Grand Jubilé, il invente les demandes de pardon. C’était nouveau. Combien d’opposition, à l’idée que les chrétiens et le Pape en personne allaient s’asseoir à la table des pécheurs, pour demander le pardon. Afin de fonder ces gestes, il fait travailler les théologiens de la Commission Théologique Internationale, laquelle produit le document Mémoire et repentance. (7 mars 2000) Jamais l’Eglise ne sera allée aussi loin, institutionnellement ! Par le successeur de Pierre, l’Eglise demandera pardon auprès de multiples groupes de croyants et incroyants, pour les péchés de ses fils dans l’histoire.

Jean Paul II fait cela pour que la prière de Miséricorde et de pardon du Christ puisse rejoindre encore d’autres personnes, toute l’humanité.

Le pape appelait le Grand Jubilé « l’Année de la Miséricorde. »

Aujourd’hui, les Congrès de la Miséricorde !supportFootnotes]→[8] contribuent à relayer cette attention, pour que l’Eglise soit toujours plus consciente et plus motivée par le mystère de la Miséricorde dans sa vie et dans sa mission. Dans le monde entier, ces congrès sont des occasions de rencontre avec des croyants d’autres religions. A Manille, par exemple, des communautés bouddhistes (des associations de jeunes et des moniales chinoises) ont participé au Congrès apostolique asiatique de la Miséricorde (novembre 2009) pendant 5 jours. Ils affirmaient que l’avenir de l’humanité est dans le partage de l’expérience de la miséricorde et compassion, en collaborant ensemble dans le soulagement des plus souffrants, victimes des catastrophes humanitaires etc… Nos interprétations de l’expérience de compassion et de Miséricorde sont certes différentes, divergentes et souvent irréductibles. Par contre le partage de l’expérience de la compassion-miséricorde nous fait avancer ensemble.

La Miséricorde, nouveau paradigme d’interprétations pour l’humanité globalisée

L’année du Jubilé a été prophétique pour le troisième millénaire. Celui-ci serait « guidé par la lumière de la Miséricorde. » (Jean-Paul II, Homélie du 30-04-2000) L’Année du pardon a été initiée par Jean Paul II. On a commencé à demander pardon, à se demander pardon, à implorer le pardon pour les autres dans la prière.

Le défi est d’actualiser cet événement ponctuel en way of life, en manière de vivre dans le village global de la planète. Que ces demandes de pardon, cet exemple du pape polonais fasse brèche dans l’histoire des peuples, des Etats, des religions.

La tension inhérente à toute culture et religion entre justice et miséricorde – malgré la divergence de leurs interprétations respectives – deviendra la clé de voûte du troisième millénaire. La triade indissociable de justice, miséricorde et vérité deviendra le paradigme de compréhension des convergences et des divergences de l’humanité globale.

Nous croyons que le point divin d’équilibre entre ces pôles nous a été donné dans le Visage de Bethléem et Jérusalem. Les chrétiens aspirent à se laisser habiter par le Fils unique. Que leur amitié avec Jésus fasse des vagues. Qu’elle devienne contagieuse. Qu’elle devienne évangélisation. La Miséricorde se déploie en nous habitant. La plénitude est déjà en Christ. Mais la parousie sera l’envahissement par sa plénitude de la vie des chrétiens et des habitants du monde.

Conclusion : nous avons un rêve…

Le rêve du Père de Chergé puisse devenir réalité quotidienne :

« Chrétiens et musulmans, nous avons un besoin urgent d’entrer dans la Miséricorde mutuelle. Une ’parole commune’ qui nous vient de Dieu nous y invite. C’est bien la richesse de sa Miséricorde qui se manifeste lorsque nous entrons modestement dans le besoin de ce que la foi de l’autre nous en dit et, mieux encore, de ce qu’il en vit. Cet exode vers l’autre ne saurait nous détourner de la Terre Promise, s’il est bien vrai que nos chemins convergent quand une même soif nous attire au même puits. Pouvons-nous nous abreuver mutuellement ? C’est au goût de l’eau qu’on en juge. La véritable eau vive est celle que nul ne peut faire jaillir, ni contenir. Le monde serait moins désert si nous pouvions nous reconnaître une vocation commune, celle de multiplier au passage les fontaines de Miséricorde. Et comment douter de cette vocation commune si nous laissons le Tout-Miséricordieux nous appeler ensemble à une table unique, celle des pécheurs ? O bonnes gens du Livre, venons-en à notre vocation commune.

Le trésor de Dieu est un Pain qui ne se savoure qu’avec la multitude. »  !supportFootnotes]→[9]

Nos relations interreligieuses actualisent la recherche passionnée de Dieu : « Adam, où es-tu ? » Informées par la Miséricorde, elles peuvent devenir une passerelle de communion avec la Trinité. Elles deviennent pour nous et pour les autres une grâce de salut.

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 !supportFootnotes]→[1] μονογενὴς υἱός, ὁ ὢν εἰς τὸν κόλπον τοῦ πατρός, ἐκεῖνος ἐξηγήσατο.

 !supportFootnotes]→[2] Mercenier – Paris, t. 2, pp. 36 et 55 etc. Grégoire Palamas, Homélie de la Fête de Tous les Saints.

 !supportFootnotes]→[3] Le P. Boris Bobrinsky en parle clairement dans son beau livre sur la Compassion du Père.

 !supportFootnotes]→[4] Distance dans la communion des trois.

 !supportFootnotes]→[5] Nous vous renvoyons aux commentaires de Mt 18 par Daniel Marguerat

 !supportFootnotes]→[6] L’espérance invincible, Bayard-Centurion.

 !supportFootnotes]→[7] Elle compose le Chapelet de la Miséricorde, que l’on prie ordinairement à trois heures de l’après-midi. Aux Philippines, par exemple, c’est un phénomène national. Plusieurs chaînes de TV et de radio interrompent leurs programmes, pour accompagner la prière du peuple.

 !supportFootnotes]→[8] C’est une initiative de l’Eglise catholique, présidée par les Cardinal Schönborn, au niveau universel. Le troisième Congrès apostolique mondial de la Miséricorde se tiendra à Bogota en 2014, après Rome (2008) et Cracovie (2011). www.worldapostoliccongressonmercy.org

 !supportFootnotes]→[9] L’espérance invincible, Bayard/Centurion, p. 74